Martyre de fleurs blanches pour Une Voix Noire, Serge Lutens

Je devais avoir dix ou onze ans quand mon père m’a parlé de Billie Holiday. Sa voix rocailleuse et belle remplissait tellement d’espaces et de blancs quand il conduisait. Il me parlait de Lady Day et sa quête de reconnaissance dans une Amérique en proie à la ségrégation raciale, ses hauts et ses bas, ses addictions. Ses mots à lui se mélangeaient à sa voix à elle, tissant ensemble la légende de celle qui avait été un jour Eleonora Fagan.
She had been strikingly beautiful, but she was wasted physically to a small, grotesque caricature of herself. The worms of every kind of excess – drugs were only one – had eaten her … The likelihood exists that among the last thoughts of this cynical, sentimental, profane, generous and greatly talented woman of 44 was the belief that she was to be arraigned the following morning.
~ Gilbert Millstein, The New York Times contributor,
Sleeve notes of The Essential Billie Holliday, 1961
Au coeur d’Une Voix Noire, il y a une page blanche, celle que Serge Lutens entame d’un trait de stylo pour coucher les instants de la vie de Billie. A chaque note de sa voix brisée, altérée, somputueuse, inoubliable voix, les émotions jaillissent. Cette nouvelle glisse sur lsa vie comme un doigt sur une page, cherchant la note juste.
Serge Lutens est un maître de la parfumerie expressioniste, et le moment qu’il dépeint dans les volutes qu’il créé est l’ingrédient principal de ses jus. Il n’est pas surprenant qu’il soit avare d’explication, en homme pudique pour qui dévoiler une liste d’ingrédients relève de l’impudence. Une Voix Noire est donc son homage faceté à l’une des plus belles voix du jazz, un prisme qui observe les moments qui définissent cette étrange et malheureuse vie.
Un gardénia blanc pour cacher une imperfection de cette fleur de bitume, pour adoucir une vie de scandales et de bonheurs artificels. La première effluve dévoile la présence de cette fleur blanche, exhalant seule son dernier souffle. Les notes de tabac, fumeuses et qui s’imposent dans les narines, s’enroulent autour de soi, peignant un tableau en noir et blanc de la scène jazz. On entre dans le club, cet univers décadent mais musical. Une dernière cigarette avant la scène, à une époque où fumer dans un restaurant n’était pas interdit mais côtoyer une autre couleur de peau l’était. L’ambiance est lourde, comme un sentiment d’interdit. Le rhum brun flotte dans l’air, comme le fumet vague et alcoolisé de la fin de soirée.
A la toute fin, les pétales blancs sont tellement maltraités qu’ils en sont méconnaissables… Comme elle, la divine, la perdue. C’est ce que Lutens fait à ses fleurs blanches, il les foule dans ses mains. Martyrisées, détruites, elles deviennent légende. Dans la pénombre, leur chant du cygne s’étendant comme la voix de Billie. Je ferme les yeux. Le gardénia s’évapore dans la nuit, comme les dernières notes de sa chanson aux obsèques de mon père. Le tonnerre d’applaudissement n’a d’égal que le sang qui bat dans nos oreilles.
Billie Holiday disparaît dans la nuit par la porte de service, laissant derrière elle sa couronne fleurie. Mon père arrête la cassette. Serge Lutens pose son stylo. Je repose le bouchon de verre dans le col du flacon.
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