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Ce printemps, l’Eau devint froide chez Serge Lutens. Après le lancement d’une première « orpheline » en 2011, intitulée L’Eau, Serge Lutens réitère avec l’Eau Froide. Douche écossaise pour nos sens. Entre les mains de Lutens, l’encens, matière phare de ce jus, prend une tournure glaciale comme une abbatiale normande en plein hiver, plutôt que chaude et orientalisée comme on aurait pu s’y attendre d’un autre, ou même de ses exclusives.

Une nouvelle famille? Rien du tout. Juste une proposition d’eau de cologne, pour ces jours « sans ». Sans parfum, quand une complexité aromatique pugnace serait de trop; sans attache aussi. Une cape d’invisibilité, peut-être, tant les jus sont transparents au nez. L’Eau était l’odeur du propre, l’Eau Froide sera celle du rafraîchissement, comme cette appaisante brise créée par un éventail. Ce fumet invite à la méditation, en somme, comme dans les lieux sacrés qu’on visite sous un soleil de plomb.

Mais revenons d’abord sur l’Eau. Annoncé comme un anti-parfum, une proposition pour quitter un univers du parfum embaumé dans sa propre mystique,  ses traditions et ses codes, ce jus était annoncé comme un savon cher par Lutens, avec sans doute une pointe d’ironie. Accord citronné, un caractère lessiviel, une franchise presque uni-dimensionnelle, cette Eau est moins un anti-parfum qu’un passe-partout, un facsimilé de ces odeurs du quotidien. Mais elle n’en reste pas moins une facture de Lutens, et sa légèreté apparente cache un sillage plus tenance qu’attendu. Son paradoxe est moins les ingrédients et les accords que son profond esprit anti-Lutens, absurdement simple.

L’Eau Froide n’est pas de la même trempe. Plus calculée, plus Lutens aussi. Ses notes glacés détonnent face à des ingrédients attendus en chaud. Cette fois, la note est juste et claire. Une eau pour les jours sans parfums, un rafraîchissement des sens. En un sens, la digression parfaite avant de revenir à quelque chose de plus substantiel. Ni l’une ni l’autre ne se classent vraiment parmi les créations de Lutens; les critiques s’en ressentent, allant même jusqu’à dire qu’avec l’Eau, il s’est plié aux sirènes d’un public friand de scenteurs putatives et fades. N’est-il pas simplement en train d’ouvrir silencieusement un nouveau chapitre de sa malle de souvenirs?

Les orphelines de Lutens ne sont pas en quete d’une famille, fut-elle olfactive, mais tracent leur sillage telles des Gabrielle Chanel en bouteille, à la force de leur seul caractère. Comme lui, qui par la liberté qu’il a conquise, a pavé la voie pour les parfumeurs indépendants maintenant chéris des nez de plus en plus aguérris des amateurs.

L’Eau et L’Eau Froide, Serge Lutens
50mL, 69€ sur sergelutens.com